Quand la généalogie mène jusqu’à une affaire criminelle

Enquêtes généalogiques

Documents de presse ancienne, carte de Roscoff et objets évoquant l’assassinat de Jean-Marie Urien à Kéravel en 1906

Dans cet article

Certaines recherches généalogiques commencent de la manière la plus ordinaire qui soit.

Un acte de naissance.

Un mariage.

Un décès.

Puis, parfois, une information apparaît et fait basculer toute la recherche.

C’est ce qui s’est produit lorsque j’ai retrouvé Jean-Marie Urien dans une branche de ma famille.

Au départ, je cherchais simplement à compléter sa vie.

Je ne m’attendais pas à découvrir qu’il avait été assassiné en 1906, qu’une enquête criminelle avait mobilisé magistrats, médecins et gendarmes, puis qu’un homme avait été jugé l’année suivante devant la cour d’assises.

À partir de là, il ne suffisait plus de suivre les actes d’état civil.

Il fallait suivre une affaire criminelle vieille de plus d’un siècle.

Pour retracer une vie, il faut souvent élargir la recherche bien au-delà de l’état civil et explorer d’autres documents d’archives.

24 juin 1906 : un crime à Kéravel

Le 24 juin 1906, Jean-Marie Urien se trouve à Kéravel, dans la commune de Roscoff.

La presse de l’époque le présente comme âgé d’environ cinquante ans, père de quatre enfants et domestique chez Joseph Jacq, propriétaire cultivateur.

Mais Joseph Jacq n’était pas seulement son employeur : il était son oncle maternel, le frère de sa mère.

Jean-Marie travaillait donc dans un cadre à la fois professionnel et familial, où il était également présenté comme l’homme de confiance de Joseph Jacq. (retro29.fr)

Ce matin-là, Jean-Marie quitte Kéravel avant six heures.

À Saint-Pol-de-Léon, il se confesse puis communie à la messe de sept heures.

Il reprend ensuite le chemin de Kéravel et y revient vers neuf heures.

Françoise Laurent, domestique de la maison, lui remet la clé.

Puis Jean-Marie reste seul. (retro29.fr)

Entre neuf heures et midi, quelque chose se produit dans cette maison.

Une découverte terrible à midi

Vers midi, Joseph Jacq rentre chez lui.

Il ouvre la porte et découvre Jean-Marie étendu au sol.

La presse décrit sa tête baignant dans une mare de sang.

Une importante blessure est visible à la tête.

Du sang se trouve également sur plusieurs objets de la pièce et une serviette ensanglantée est découverte à proximité. (retro29.fr)

Jean-Marie tient un couteau ouvert dans une main et une pipe non remplie dans l’autre.

Sur la table se trouvent du pain et du lard.

Les journalistes en déduisent qu’il aurait pu être surpris alors qu’il s’apprêtait à manger. (retro29.fr)

Dans le jardin, un pieu de charrette couvert de sang est retrouvé.

Pour les enquêteurs et les journalistes présents, la mort n’a plus rien d’accidentel.

Intérieur d’une maison bretonne avec pain, lard, pipe et couteau sur une table, évoquant les circonstances de la mort de Jean-Marie Urien à Kéravel en 1906

Le vol apparaît immédiatement comme mobile possible

Dans la maison, on constate également la disparition d’une importante somme d’argent.

Les chiffres varient légèrement selon les journaux.

Le récit repris par Retro29 évoque 2 000 francs en pièces d’or, ainsi qu’un porte-monnaie qui aurait contenu 500 ou 600 francs. (retro29.fr)

Le Journal du Midi du 27 juin 1906 parle lui aussi de 2 000 francs en or, auxquels s’ajouteraient 600 francs contenus dans un porte-monnaie.

Cette différence est minime mais importante méthodologiquement.

Lorsqu’on travaille avec la presse ancienne, deux journaux peuvent donner des chiffres légèrement différents.

Il ne faut pas choisir arbitrairement la version qui nous arrange.

Il faut conserver la divergence.

Un suspect arrêté quelques heures plus tard

Très rapidement, les soupçons se portent sur Pierre Guivarc’h, ou Pierre-Marie Guivarc’h dans les comptes rendus judiciaires.

Il est ouvrier agricole, âgé de 38 ans.

La presse indique qu’il ne parvient pas à justifier précisément son emploi du temps pendant la tranche horaire correspondant au crime. (retro29.fr)

Après avoir quitté Saint-Pol-de-Léon, il se rend à Morlaix.

Là, il achète notamment des espadrilles et des chaussettes.

Le soir même, vers dix heures, il est arrêté par la police. (retro29.fr)

Sur lui, les policiers trouvent une somme importante.

Les journaux évoquent environ 1 500 francs.

Des traces de sang sont également signalées sur ses sabots, son couteau et la manche droite de sa chemise. (retro29.fr)

Le Journal du Midi rapporte lui aussi l’arrestation à Morlaix, la découverte d’argent sur Guivarc’h et de sabots tachés de sang dans la voiture qui l’avait conduit.

Guivarc’h nie.

Reconstitution de l’arrestation de Pierre Guivarc’h à Morlaix en 1906, escorté par deux gendarmes dans une rue pavée

L’autopsie révèle une seconde blessure

Le lendemain, le parquet se rend à Kéravel avec plusieurs magistrats et médecins légistes.

Pierre Guivarc’h est également ramené sur les lieux.

Il est mis en présence du corps de Jean-Marie mais continue de nier toute implication. (retro29.fr)

L’autopsie apporte alors un élément particulièrement important.

En plus de la blessure à la tête, les médecins constatent une blessure profonde à la partie antérieure du cou.

L’artère carotide aurait été tranchée, probablement à l’aide d’un couteau. (retro29.fr)

Cette constatation change encore la compréhension du crime.

Jean-Marie ne semble pas avoir été seulement frappé.

La violence de l’agression est beaucoup plus importante que ce que les premières descriptions laissaient entrevoir.

La presse mène elle-même son enquête

Ce qui rend les articles de l’époque particulièrement intéressants, c’est leur ton.

Les journalistes ne se contentent pas de reprendre un communiqué.

Ils se rendent sur place.

Ils interrogent les habitants.

Ils suivent les déplacements du suspect.

Ils publient parfois leurs propres conclusions.

La Dépêche de Brest écrit ainsi avoir rejoint immédiatement Kéravel après l’annonce du crime afin de présenter à ses lecteurs le résultat de son enquête. (retro29.fr)

Au fil des jours, le journal tente de reconstituer l’emploi du temps de Guivarc’h.

Il est notamment signalé dans une auberge située près de Kéravel vers 9 h 15.

Plus tard, des témoins le situent encore sur la route de Roscoff, à quelques centaines de mètres seulement du lieu du crime. (retro29.fr)

Les journalistes soulignent aussi plusieurs contradictions dans ses déclarations.

Guivarc’h aurait affirmé avoir pris un train vers Morlaix à trois heures, alors que l’enquête aurait établi qu’il était parti beaucoup plus tard. (retro29.fr)

Ces articles sont extrêmement précieux.

Mais ils doivent aussi être lus avec recul.

Le journaliste parle parfois du suspect comme s’il était déjà coupable, avant même son procès.

Aujourd’hui, dans une recherche généalogique sérieuse, il faut conserver la différence entre les accusations de la presse, les éléments de l’enquête et la décision finale de justice.

Lorsqu’une recherche semble bloquée, changer de source et suivre une nouvelle piste peut complètement relancer l’enquête généalogique.

Une famille frappée en plein cœur

La presse ne raconte pas seulement l’enquête.

Elle permet aussi d’entrevoir la famille de Jean-Marie.

Son épouse habite à Saint-Pol-de-Léon avec leurs enfants.

Les deux plus âgés travaillent, l’un comme cocher et l’autre comme femme de chambre dans un château près de Paimpol.

Une fille est apprentie couturière et un jeune garçon vit encore auprès de sa mère. (retro29.fr)

Les journalistes décrivent Jean-Marie comme un homme de conduite régulière dont la mort provoque une forte émotion.

Ses obsèques ont lieu le 26 juin, en présence d’une foule importante. (retro29.fr)

C’est là que l’enquête généalogique rejoint véritablement l’histoire familiale.

Il ne s’agit plus simplement d’un crime ancien.

Il s’agit d’un père, d’un époux, d’un frère et d’un neveu dont la disparition bouleverse plusieurs vies.

Des mois d’instruction

Pierre Guivarc’h continue de nier.

Quelques semaines après son arrestation, L’Écho du Finistère rapporte qu’il refuse de répondre sur les témoignages recueillis contre lui.

Le journal mentionne également qu’il aurait tenté de mettre fin à ses jours pendant sa détention en absorbant du sulfate de cuivre utilisé pour désinfecter son baquet. (retro29.fr)

L’instruction se poursuit pendant plusieurs mois.

Puis l’affaire arrive devant la cour d’assises du Finistère en avril 1907.

19 avril 1907 : le procès commence

Pierre-Marie Guivarc’h comparaît pour assassinat et vol qualifié.

L’acte d’accusation lui reproche d’avoir surpris Jean-Marie Urien pendant qu’il mangeait, de l’avoir frappé à l’aide d’une pièce de bois puis de lui avoir tranché la gorge.

Il est également accusé d’avoir volé une somme de 2 000 francs. (retro29.fr)

Plusieurs objets sont présentés comme pièces à conviction :

un pieu de charrette,

une paire de sabots,

un couteau,

et des vêtements tachés de sang. (retro29.fr)

Trente-trois témoins sont cités.

Lors de la première audience, vingt et un d’entre eux sont entendus. (retro29.fr)

Reconstitution d’un procès devant la cour d’assises du Finistère en 1907, avec magistrats, avocats, jurés et accusé dans la salle d’audience

Le procureur et la défense s’opposent

Le lendemain, l’audition des témoins se poursuit.

Guivarc’h maintient son système de défense.

Selon le compte rendu, il nie ce qui le met en difficulté ou affirme ne plus s’en souvenir. (retro29.fr)

Le procureur Le Marc’hadour reprend ensuite méthodiquement les charges.

Il insiste notamment sur la présence présumée de Guivarc’h près du lieu du crime, sur les incohérences de ses déclarations et sur ses dépenses inhabituelles après le meurtre.

Le compte rendu souligne qu’il aurait payé à boire dans plusieurs cabarets alors qu’il était jusque-là considéré comme très économe. (retro29.fr)

Mais la défense soulève un point essentiel.

Me Verchin affirme qu’aucune preuve directe ni matérielle ne permet, selon lui, de démontrer avec certitude la culpabilité de son client.

Il demande donc aux jurés de faire preuve de prudence. (retro29.fr)

Cette opposition est particulièrement intéressante.

Elle nous rappelle qu’une accumulation d’indices n’est pas exactement la même chose qu’une preuve directe.

Le verdict

Le jury répond finalement affirmativement aux questions qui lui sont posées.

Il accorde cependant à Guivarc’h des circonstances atténuantes.

Pierre-Marie Guivarc’h est condamné aux travaux forcés à perpétuité. (retro29.fr)

Retro29 indique qu’il est ensuite embarqué pour la Guyane le 18 juillet 1907 et qu’il meurt le 9 mai 1908. Ces deux dernières informations devront idéalement être confirmées par une source pénitentiaire ou matriculaire avant d’être présentées comme définitivement établies. (retro29.fr)

Quand la presse devient une source généalogique

Sans les journaux de l’époque, cette histoire aurait été réduite à quelques lignes.

Une date de décès.

Une mention marginale éventuelle.

Puis le silence.

La presse permet au contraire de retrouver :

les circonstances de la découverte du corps,

le déroulement de l’enquête,

les témoignages,

les contradictions du suspect,

les réactions de la population,

les obsèques,

puis le procès près d’un an plus tard.

Mais ces articles rappellent aussi une règle essentielle.

La presse ancienne n’est pas une vérité absolue.

Elle peut se tromper.

Elle peut exagérer.

Elle peut condamner moralement un suspect avant que la justice ne se soit prononcée.

Elle peut aussi publier des chiffres différents d’un journal à l’autre.

Pour le généalogiste, elle constitue donc une source extraordinaire, à condition de la croiser avec d’autres documents.

J’ai déjà retrouvé cette même puissance narrative de la presse ancienne dans une autre enquête familiale, celle d’un marin d’Islande disparu en 1887.

Un ancêtre qui retrouve une histoire

Avant cette recherche, Jean-Marie Urien n’était qu’un nom dans une branche familiale.

Les archives ont progressivement fait apparaître un homme.

Son travail.

Son épouse.

Ses enfants.

Son lien avec son oncle maternel Joseph Jacq.

Sa dernière matinée.

Puis un crime, une enquête et un procès.

Plus d’un siècle après les faits, il est impossible de reconstituer chaque minute avec certitude.

Et ce n’est pas le but.

Le travail généalogique consiste à retrouver ce que les sources permettent réellement de savoir, à signaler leurs contradictions et à accepter les zones d’ombre lorsqu’elles subsistent.

C’est précisément ce qui rend certaines recherches si captivantes.

On commence avec un nom.

Et parfois, on découvre toute une affaire criminelle.

Sources

  • La Dépêche de Brest, juin 1906, articles consacrés à l’assassinat de Jean-Marie Urien à Kéravel et à l’enquête, reproduits sur Retro29.
  • Le Journal du Midi, 27 juin 1906, « Le domestique assommé », Source gallica.bnf.fr / Bibliothèque Carré d’Art de Nîmes.
  • Compte rendu des audiences des 19 et 20 avril 1907, reproduit sur Retro29 : accusation de Pierre-Marie Guivarc’h, auditions des témoins, réquisitoire, défense et verdict.

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