Les veuves de la Catherine : une archive bouleversante de 1887

Archives et histoire

Deux jeunes veuves en deuil recevant les secours destinés aux familles de marins naufragés à Paimpol en 1887

Dans cet article

Quand on retrouve la trace d’un naufrage dans une recherche généalogique, les premières informations sont souvent très sèches.

Un nom de navire.

Une date.

Une liste d’hommes disparus.

Quelques mots comme « perdu corps et biens ».

Mais derrière ces quelques lignes se trouvent des familles qui ont attendu, espéré, puis dû accepter que les hommes partis en mer ne reviendraient plus.

Une archive publiée en 1887 permet justement d’entrevoir ce moment.

Elle raconte ce qui s’est passé à Paimpol auprès des familles de marins disparus, et notamment auprès des veuves de la goélette Catherine.

Une archive retrouvée dans la presse de 1887

J’avais déjà raconté comment cette recherche généalogique m’avait conduite jusqu’à la disparition de la goélette dans Quand la généalogie mène jusqu’à un naufrage.

Le document que j’ai retrouvé provient du journal Le Zeramna : journal de la colonisation, dans son numéro du 5 novembre 1887.

Sous le titre « Les familles des naufragés », le journal indique reproduire une brochure transmise par M. de Courcy, président de la Société de secours aux familles des marins français naufragés.

Cette brochure reprend elle-même une lettre adressée quelques semaines auparavant au Figaro par Pierre Loti, écrivain mais également officier de marine et auteur de Pêcheur d’Islande.

Ce texte n’est donc pas simplement un article relatant un naufrage.

C’est le témoignage d’un homme qui s’est rendu à Paimpol pour participer à la distribution des secours destinés aux familles des marins disparus.

Et la scène qu’il décrit est particulièrement forte.

Un matin sombre et pluvieux à Paimpol

Pierre Loti raconte son arrivée à la maison du commissaire de la marine.

Les familles ont été convoquées pour recevoir les sommes recueillies grâce à une souscription.

Dans le corridor et le vestibule attendent les proches des marins disparus.

Des veuves.

Des mères âgées.

Des femmes vêtues de noir.

Certaines pleurent.

Toutes attendent silencieusement.

Les maires de plusieurs communes particulièrement touchées par les naufrages sont également présents pour assister à la distribution des secours.

À travers cette description, on comprend immédiatement que les catastrophes maritimes ne sont pas seulement des événements concernant quelques équipages.

Elles frappent des villages entiers.

Port de Paimpol sous un ciel sombre et pluvieux, dans une ambiance bretonne mélancolique et maritime.

Avant la Catherine, les veuves de la Petite-Jeanne

La distribution commence par les veuves des marins de la Petite-Jeanne, autre navire disparu.

Les femmes sont appelées une à une.

Certaines éclatent en sanglots.

D’autres restent silencieuses.

Certaines repartent avec une somme d’argent qu’elles envisagent déjà d’utiliser pour assurer l’avenir de leurs enfants : acheter un petit terrain, des moutons ou encore une vache.

Ces quelques détails sont précieux.

Ils nous montrent quelque chose que les actes d’état civil racontent rarement : comment une famille tente de continuer à vivre après la disparition de celui qui assurait souvent une grande partie de ses revenus.

Puis vient le tour des familles de la Catherine.

Et l’atmosphère change.

La Catherine : un navire disparu sans témoin

À ce moment-là, la disparition de la Catherine reste entourée de mystère.

Pierre Loti explique que personne ne l’a rencontrée en Islande et que personne n’a assisté au naufrage.

Aucun récit de survivant.

Aucun témoignage direct.

Le navire n’a simplement plus donné de nouvelles depuis plusieurs mois.

Tout laisse penser qu’il a sombré avant d’atteindre sa destination.

Pourtant, certaines épouses continuent à espérer.

Même après des mois.

Même après avoir commencé à porter le deuil.

Tant qu’il n’existe pas de preuve matérielle, une petite possibilité demeure encore.

Et c’est précisément cette dernière lueur d’espoir qui va disparaître ce jour-là.

Une épave retrouvée par des pêcheurs revenus d’Islande

La veille de la distribution, une décision avait été prise.

Les familles de la Catherine seraient informées du montant qui leur était destiné, mais l’argent ne leur serait pas encore remis.

Il était prévu d’attendre encore quelques semaines.

Peut-être qu’une nouvelle arriverait.

Peut-être que le bateau réapparaîtrait.

Mais pendant la séance, M. de Nouël, maire de Ploubazlanec, apporte une information nouvelle.

Des pêcheurs de sa commune viennent de rentrer d’Islande.

Et ils déclarent avoir rencontré une épave reconnue comme provenant de la Catherine.

Pour les responsables présents, le doute n’est alors plus possible.

Les secours peuvent être versés immédiatement aux familles.

Pêcheurs en mer apercevant une épave flottante lors de leur retour d’Islande

Deux jeunes veuves comprennent ce que cela signifie

Les premières femmes de la Catherine appelées sont deux jeunes veuves.

Elles pensent simplement venir connaître le montant du secours qui leur sera versé plus tard.

Mais on leur remet finalement l’argent.

Et elles comprennent.

Pierre Loti raconte qu’elles se regardent avec inquiétude.

Puis les sanglots éclatent.

Leur douleur se propage jusque dans le vestibule où les autres femmes attendent encore.

Jusqu’à cet instant, elles conservaient une part d’espoir.

Le versement de l’argent devient soudain une confirmation.

Il n’y aura pas de retour.

Loti résume leur sentiment dans une phrase terrible :

« c’était la vie de leur mari qu’on leur payait là ».

Quelques mots suffisent à faire comprendre la violence de la scène.

Cet argent devait les aider à vivre.

Mais pour elles, le recevoir signifiait aussi accepter définitivement la mort de leur mari.

Le naufrage ne s’arrête pas aux hommes embarqués

Cette archive rappelle quelque chose d’essentiel.

Lorsqu’un bateau disparaît avec son équipage, le drame ne concerne pas uniquement ceux qui étaient à bord.

À terre restent les épouses.

Les enfants.

Les parents.

Des familles dont l’équilibre économique et affectif peut basculer brutalement.

Dans la région de Paimpol, ces situations étaient loin d’être exceptionnelles.

Après le départ des veuves de la Catherine, d’autres femmes attendent encore.

Elles aussi ont perdu leur mari en mer cette année-là.

Mais leurs époux ne se trouvaient ni à bord de la Petite-Jeanne, ni à bord de la Catherine.

Certaines racontent que leur mari est tombé à la mer.

D’autres qu’il a été emporté par une lame.

Elles ont également des enfants à nourrir.

Face à elles, Pierre Loti finit par décider d’élargir la répartition d’une partie des secours, estimant injuste de laisser ces familles entièrement à l’écart.

Et toutes les autres veuves ?

Le texte devient encore plus sombre lorsque Loti évoque celles qu’il ne peut pas aider.

Les veuves de l’année précédente.

Celles dont le mari a disparu deux ans plus tôt.

Trois ans plus tôt.

Des femmes parfois très pauvres et chargées de jeunes enfants.

Il sait également que d’autres naufrages auront lieu.

D’autres hommes partiront.

D’autres ne rentreront pas.

Son témoignage nous rappelle ainsi la place immense qu’occupait le risque maritime dans la vie des familles des marins d’Islande.

Un naufrage exceptionnel pour nous aujourd’hui pouvait s’inscrire, pour ces populations littorales, dans une succession de drames malheureusement familiers.

Ce qu’une telle archive apporte à une recherche généalogique

C’est précisément pour cela que j’aime chercher au-delà des actes d’état civil.

Un acte de décès peut nous apprendre qu’un homme est mort.

Un registre maritime peut nous indiquer sur quel navire il embarquait.

Une liste d’équipage peut confirmer sa présence à bord.

Mais la presse ancienne et les témoignages contemporains permettent parfois d’aller beaucoup plus loin.

Ils donnent accès au contexte humain.

Ils nous montrent les conséquences d’un événement.

Ils permettent de comprendre ce que les proches ont vécu.

Dans le cas de la Catherine, cette archive nous apprend notamment que certaines veuves espéraient encore plusieurs mois après la disparition du bateau.

Elle nous révèle qu’une épave identifiée comme appartenant au navire a été signalée par des pêcheurs revenus d’Islande.

Et elle nous permet surtout d’assister, presque cent quarante ans plus tard, au moment précis où plusieurs familles comprennent que leurs marins ne rentreront plus.

La presse ancienne fait partie des nombreuses sources qui permettent d’aller au-delà de l’état civil. Retrouvez également quels documents consulter dans les archives pour retracer la vie d’un ancêtre.

Lorsqu’une recherche semble s’arrêter, changer de type de document peut parfois complètement relancer l’enquête. Découvrez aussi comment retrouver un ancêtre quand on est bloqué en généalogie.

Retrouver une histoire familiale, ce n’est pas seulement retrouver des dates

Lorsque j’avais retrouvé la disparition de la Catherine au cours d’une recherche généalogique, l’histoire était déjà saisissante.

Un ancêtre marin.

Une goélette.

Une campagne vers l’Islande.

Puis plus rien.

Mais cette nouvelle archive change le regard que l’on porte sur le naufrage.

Elle déplace le récit.

Nous ne sommes plus seulement en mer avec les vingt hommes disparus.

Nous sommes aussi à terre.

À Paimpol.

Avec celles qui attendent.

Celles qui ont déjà revêtu le noir mais refusent encore de croire que tout est terminé.

Celles qui repartent avec quelques billets destinés à assurer la survie de leurs enfants.

Et c’est là que la généalogie prend toute sa dimension.

Car derrière un nom inscrit dans un arbre, il y a parfois une histoire qui dépasse largement une naissance, un mariage et un décès.

Il y a une famille.

Une attente.

Une absence.

Et parfois, une archive oubliée qui permet, plus d’un siècle plus tard, de remettre des mots sur ce qu’elle a vécu.

Les archives maritimes peuvent permettre de retrouver les carrières des hommes derrière les noms mentionnés dans ce type de document.


Source principale : Le Zeramna : journal de la colonisation, 5 novembre 1887, article « Les familles des naufragés », reproduisant une lettre de Pierre Loti consacrée à la distribution des secours aux familles des marins disparus. Source Gallica / Bibliothèque nationale de France.

Article Les familles des naufragés publié dans Le Zeramna le 5 novembre 1887

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